François déboula sans crier gare dans l’atelier de Serge, qu’il trouva occupé à poncer une table de nuit art déco. D’emblée, il annonça la couleur :

— Il faut qu’on parle.

Pour toute réponse, le frère posa son papier de verre et releva ses lunettes de protection.

— Serge, tu es en train de déconner, je ne peux pas te laisser faire ça.

— Faire quoi, au juste ?

— C’est la question, frangin. Faire quoi ? Tu ne fais strictement rien et c’est bien là tout le problème.

Cette fois-ci, le soupir de Serge se fit un brin exaspéré. Il finit par lâcher :

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

— Que tu ne vas pas laisser passer ta chance. Carole est quelqu’un de formidable et tu es sur le point de tout foutre en l’air, si ce n’est pas déjà fait… Et pour une fois, Lucie est 100 % d’accord avec moi ! Elle m’a tout raconté pour la brocante.

— Dans ce cas, tu sais très bien pourquoi j’ai préféré partir.

— Bien sûr que je le sais, mais je dois aussi te rappeler ce que tu as promis à Gabrielle. Je comprends ce que ces simples cartes postales ont pu représenter pour toi, mais tu ne crois pas que c’est au contraire un signe ? Un point commun entre Carole et Gabrielle, ce n’est pas rien tout de même !

— Ah, alors parce qu’elle aime aussi les vieilles cartes postales, elle est faite pour moi ?

— Pitié ! Tu es bien plus subtil et intelligent que ça ! Je vous ai vus ensemble. On vous a tous vus lors de l’anniversaire de mariage. Ça crève les yeux que vous êtes faits l’un pour l’autre ! Et tu sais à quel point nous aimions tous Gabrielle !

Le regard de Serge se perdit dans le vide lorsque François prononça le prénom de sa femme.

— Elle sera toujours dans nos cœurs à tous. Tu ne la trahis pas en allant de l’avant. Bien au contraire. Tu lui as promis. Ça fait maintenant trois ans…

Serge respirait à présent de façon plus saccadée. François le connaissait suffisamment pour savoir qu’il commençait à perdre patience. Loin de reculer, il porta l’estocade à son frère :

— Gabrielle aurait adoré Carole.

— Ça, c’est bas, François.

— S’il faut ça pour te faire prendre conscience que tu es en train de laisser passer ta chance, j’assume !

Serge se rendit dans l’arrière-salle de son atelier et revint avec deux bières. Il s’assit sur l’un des fauteuils Chesterfield dont il avait récemment achevé la rénovation et s’ouvrit enfin à son frère :

— Carole est une femme formidable. Je ne suis pas aveugle, je le sais bien.

Il marqua une pause avant de poursuivre :

— Nous avons fait un pacte, elle et moi. Celui de nous rendre mutuellement service. Pour avoir la paix vis-à-vis de nos entourages. Tu vois ce que je veux dire ?

François sentit que l’heure était à l’apaisement :

— Nous ne voulons que ton bien, Serge. Parce qu’on t’aime, parce qu’on aimait Gabrielle. Je suis désolé si je me suis montré trop pressant, sans doute un peu trop lourd parfois aussi, mais on ne se refait pas.

— Je sais bien, frangin. Mais pour tout te dire, je crois que je ne suis pas encore prêt à aller plus loin…

— Tu comptes faire pénitence tout le reste de ta vie ? Il y a des monastères cisterciens pour ça ! Vis, profite ! Tu as la bénédiction de Gabrielle. Tu sais, j’ai eu l’occasion, moi aussi, d’en parler avec elle. C’est aussi pour ça que je suis si insistant.

— Je la reconnais bien là…

— Serge, il est temps. Carole est quelqu’un de bien.

— Je sais, François.

— Alors, qu’est-ce que tu attends ? Bouge-toi !

— C’est… peut-être déjà trop tard. Après la brocante, je l’ai battue froid.

— Ne dis pas n’importe quoi. Elle est adulte, elle ne va pas se formaliser pour si peu.

Serge confia finalement :

— J’ai aussi refusé de l’accompagner à un concert.

— La belle affaire ! Tu l’appelles et tu lui dis que tu es désolé. Tu lui expliques que tu as été un idiot, que tu as réagi comme un gamin, parce que tu avais peur. Peur d’être heureux, tout simplement. Parle-lui de Gabrielle, de ta promesse. Elle comprendra, j’en suis sûr.

— Tu n’y vas pas par quatre chemins, toi !

— C’est le privilège de la maturité et je dois quand même te rappeler que c’est toi l’aîné.

François termina sa bière et se leva d’un bond :

— J’en ai assez dit : tu serais idiot de laisser passer ta chance. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

À présent que Serge était seul dans son atelier, il fut bien contraint de s’avouer une chose : il avait peur. D’aller de l’avant, de s’autoriser à vivre, tout simplement. Il avait tant aimé Gabrielle, sa perte fut un tel déchirement. À cette simple évocation, il sentit des larmes monter aux yeux. Trois ans qu’elle était partie, mais il lui semblait par moments que c’était hier. Il s’était concentré sur son travail, sa famille et s’était rigoureusement abstenu d’envisager une vie sentimentale. Certes, il s’était inscrit sur DisonsDemain et cela lui avait permis de faire quelques activités, de se changer les idées, sans qu’il n’y ait cependant la moindre amorce romantique. Jusqu’à Carole. Même s’ils ne s’étaient rien promis d’autre qu’un échange de services, il devait bien admettre que sa compagnie était plus qu’agréable. Il se souvint de son trouble au moment de l’appeler pour la première fois, des papillons qu’il avait éprouvés lorsqu’il l’avait vue en vrai, son sourire, son rire délicieux et sa voix, en particulier lors de leur séance improvisée de karaoké… Au milieu de toutes ces bribes, un élément transparaissait en filigrane : sa bonne humeur. Communicative, réchauffante et rassurante.

Fallait-il qu’il l’ait peut-être déjà perdue pour se rendre compte à quel point elle comptait pour lui ?

Serge attrapa son téléphone, relut leurs derniers échanges et se trouva désespérément plat. Son premier réflexe fut de vouloir coucher par écrit son ressenti, de présenter ses excuses les plus sincères pour son comportement distant, mais il n’en fit rien. La peur que ses mots soient mal interprétés, l’impossibilité de voir en direct la réaction de Carole, le risque de gâcher ce qui était sans doute son ultime chance de ne pas tout perdre. Non. Carole méritait qu’il s’explique et s’ouvre à elle, les yeux dans les yeux.

Lorsque son téléphone vibra soudain, Serge eut un sursaut et manqua de le lâcher : c’était Lucie.

— Tonton ! Papa m’a dit qu’il était venu te faire la morale. Et tu sais quoi ? Je suis tellement d’accord avec lui !

Serge soupira :

— Je vais immédiatement te rassurer, ma chère nièce : le message est passé.

— Et bien rentré dans ta petite tête ?

— Je vais même mettre mon bonnet par-dessus, promis !

Il leur était difficile de demeurer sérieux plus de quelques secondes, c’était sans doute le ciment le plus solide de l’amour qui les unissait. Serge embraya néanmoins :

— Je vais te dire un secret, et celui-ci, tu as intérêt à le garder pour toi : j’apprécie énormément Carole et je compte bien profiter du mariage de son ex-mari pour lui dire tout le bien que je pense d’elle.

— Et te rouler à ses pieds en implorant son pardon, j’espère !

— Je t’aurais bien répondu que « et même s’il le faut, j’irais chanter chez Foucault », mais il n’est plus à l’antenne, le pauvre.

— Tonton, je les connais toutes, tes blagues et franchement, je les trouve lourdes… Mais ça fonctionnera peut-être sur Carole ! Dans le doute, roule-toi d’abord à ses pieds, comme je t’ai dit.

— Promis, Lucie.