— Si tu t’ennuies ou si tu paniques, tu m’envoies un SMS avec l’adresse et je débarque en prétextant que j’ai perdu les eaux.

— Élodie, personne ne croira que, sur le point d’accoucher, tu viennes me trouver au fin fond de la campagne.

— Excusez-moi d’avoir besoin de ma mère à chaque étape clef de ma vie !

Carole rit tendrement. À l’autre bout du fil, sa fille était plus excitée qu’elle-même à l’idée de la journée qui l’attendait. Sa curiosité était insatiable :

— Tu sais qui il y aura, exactement ?

— Ce sont les 30 ans de mariage de son frère, j’imagine qu’une bonne partie de la famille sera présente. Pour tout te dire, je suis heureuse à l’idée de faire un bon repas, le temps est splendide et ça va me faire du bien de rencontrer de nouvelles têtes !

Carole se sentait en effet étonnamment sereine : elle ne craignait absolument pas de rencontrer la famille de Serge. Sans doute parce qu’elle avait fini par se convaincre que leur relation reposait maintenant sur un échange de services. Bien plus simple à gérer que les potentiels balbutiements d’une histoire d’amour entre quinquas.

— Mais, il te plaît, n’est-ce pas ?

Avait-elle parlé à haute voix ou bien Élodie avait-elle le pouvoir de lire dans ses pensées ? Agitée, Carole se balança d’un pied sur l’autre :

— Serge est un homme très agréable. Nous passons de bons moments ensemble.

— Oooouh il te plaît mais tu ne veux pas l’admettre, je te connais Maman !

— Arrête donc, je n’ai pas le temps, il va arriver. Je te tiens au courant !

— Profite bien ! Et appelle-moi dès ton retour à la maison : je veux TOUT savoir.

Et c’est ainsi que Carole prit soin de ne surtout pas réfléchir aux mots, beaucoup trop justes, de sa fille et préféra se concentrer sur totalement autre chose. L’ajustement de sa ceinture, par exemple. Quand quelques coups de klaxon brefs et sympathiques retentirent, elle attrapa vivement un bouquet de fleurs et une boîte de chocolats qu’elle avait achetés le matin même au marché et rejoignit Serge devant le portail. Elle grimpa sans attendre dans une vieille Alfa coupé du plus bel effet.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il en la voyant s’installer à ses côtés les bras chargés.

— Oh, juste quelques broutilles, répondit-elle dans un haussement d’épaules. Je n’allais tout de même pas arriver les mains vides !

Leurs regards se croisèrent. Un léger sourire étira les lèvres de Serge et Carole ne put s’empêcher de l’imiter. Rapidement, elle détourna les yeux et entreprit d’attacher sa ceinture. Elle sentait que ses joues flamboyaient et espéra qu’il ne le remarquerait pas.

— Je préfère te prévenir, annonça-t-il pour détendre l’atmosphère, j’ai mes petites habitudes en ce qui concerne la musique, quand je conduis. On en a pour une bonne heure de trajet, je te demanderais donc simplement de ne pas essayer de te jeter du véhicule en marche.

Carole éclata d’un grand rire lumineux :

— Tu n’es donc pas un fin mélomane ? Moi qui misais tout sur tes goûts musicaux.

— N’aborde surtout pas le sujet avec Lucie. Elle m’a dit un jour qu’elle pourrait me renier pour ça. Mon égo d’oncle en a pris un sacré coup.

Il lui adressa un clin d’œil complice et alluma la radio. Quelques secondes plus tard, Carole écarquilla les yeux sous la surprise, contenant difficilement son excitation :

— Attends… C’est bien Men Without Hats ?

Serge tourna vers elle un regard incrédule. Carole applaudit, rieuse :

— C’est mon plaisir coupable ! Je ne pensais pas que quelqu’un d’autre l’écoutait encore aujourd’hui. Je les adore !

— Tu te moques de moi ? Tu es bien la première passagère à être heureuse de les entendre.

— Il semblerait donc que nous soyons deux personnes au goût très sûr, conclut Carole.

Serge ne se fit pas prier et monta le son, les entraînant tous les deux dans un karaoké aussi improvisé qu’éclectique. Robbie Williams, The Cure ou encore Tears for Fears les accompagnèrent tout au long du trajet. Quand la playlist toucha à sa fin, ils n’étaient plus qu’à une dizaine de minutes du lieu de rendez-vous.

— Tu n’es pas trop anxieuse ? s’enquit Serge, prévenant.

Carole le rassura immédiatement :

— Pas le moins du monde ! Tu sais, moi, à partir du moment où il y a du bon vin et un bon repas, je suis au meilleur de ma forme !

Ils prirent un virage à gauche. Ils avançaient maintenant sur un petit sentier arboré.

— Tant mieux ! Je te laisse imaginer combien François est ravi que tu sois là. Il a une légère tendance à en faire trop, parfois. N’hésite pas à le renvoyer dans ses pénates s’il te met mal à l’aise, d’une façon ou d’une autre.

Carole plissa les yeux. S’inquiétait-il pour elle ou était-il plutôt celui qui avait besoin d’être rassuré ? Elle posa sa main sur son bras :

— Je suis sûre que ton frère et moi allons très bien nous entendre, ne t’en fais pas. Je ferai tout pour, en tout cas ! Après tout, je dois la jouer fine si je veux que tu honores ta part du marché.

Serge paraît se détendre. Ses épaules se relâchent légèrement. Carole pressa doucement son bras avant d’attraper son téléphone dans son sac. Elle voulait avertir Isabelle et Élodie qu’elle était bien arrivée à destination, mais elle découvrit qu’elle n’avait absolument aucun réseau.

— Bienvenue à la campagne ! fit Serge, amusé de la voir agiter son téléphone.

Il gara la voiture. Carole haussa les épaules : sa fille et son amie pouvaient bien attendre. Elle leur raconterait tout bien assez tôt ! Ce qui comptait, désormais, c’était de profiter de la journée et de se montrer à la hauteur des attentes de Serge et surtout, de sa famille.

— Sergioooo !

Carole eut à peine le temps de sortir de la voiture que déjà quelqu’un se jetait dans les bras de Serge. Inutile de faire les présentations : le même nez, les mêmes yeux rieurs, la même silhouette athlétique…

— Oh, enchanté ! Carole, je présume ? Je suis François, le frère de Serge. Bienvenue !

Il parut hésiter à lui claquer deux énormes bises sur chaque joue. Un regard en direction de son frère l’en empêcha cependant.

— Vous êtes les premiers arrivés ! On terminait d’installer le buffet, avec Sandrine et Lucie. Ma femme et ma fille ! précisa-t-il à l’attention de Carole.

Celle-ci échangea un regard complice avec Serge : elle savait qui étaient Sandrine et Lucie. À vrai dire, elle en savait déjà beaucoup sur chacun des invités : Serge lui avait tout dit à leur sujet, elle avait presque l’impression de déjà les connaître. Ce fut sans doute ce qui lui permit de se sentir très vite à son aise. Le temps était au moins aussi délicieux que le vin et la bonne humeur était au rendez-vous. Carole devait le reconnaître, la famille de Serge était adorable. Chacun prit le temps de s’intéresser à elle avec courtoisie et bienveillance. Elle qui s’était attendue à rester un peu en retrait se surprenait parfois à animer la conversation de tout un pan de la table, encouragée par Serge qui ne manquait pas une occasion de la faire briller. Force était de constater qu’ils formaient une belle équipe.

— Si vous êtes ici contre votre gré, clignez trois fois des paupières.

Une jeune fille prit place à gauche de Carole. Elle était d’une beauté très douce, avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux clairs. Carole la reconnut immédiatement.

— Tu es Lucie, c’est bien ça ?

La nièce de Serge n’avait cessé de courir d’un bout à l’autre du jardin depuis leur arrivée et elles n’avaient pas encore eu l’occasion de discuter. Elle approuva d’un signe de tête.

— Exactement ! Et je suis prête à vous aider à vous échapper avant que mon père ne décide d’en faire des caisses. C’est le moment ou jamais : un seul mot et je fais diversion en renversant le cubi de vin sur ma tante Armelle.

Carole sourit, franchement amusée :

— Merci pour ta sollicitude, mais pour l’instant, promis, tout va bien !

Lucie se pencha vers elle et désigna son père du menton.

— Vous voyez, là, comme il ajuste son polo ? Dans trente secondes, il attrape son verre. Dans dix, il porte un toast. Je vous parie ce que vous voulez que ma mère va lever les yeux au ciel dès qu’elle va voir clair dans son petit jeu ; elle déteste quand il fait le show.

Ça ne manqua pas : très vite, tous les regards se tournèrent vers François qui interpellait ses invités à grand renfort de raclements de gorge et de « youhou ». Sandrine, sa femme, cachait légèrement sa tête derrière sa main, à moitié honteuse. L’assemblée s’amusa de la scène. Lucie, elle, continuait de tout commenter dans l’oreille de Carole qui peinait à garder son sérieux :

— Papi Roger, là-bas, à gauche, c’est le père de ma mère. On ne dirait pas comme ça mais il roupille en ce moment même. Oh et juste à côté de tante Armelle, c’est Rodrigue, un cousin à elle, ou je ne sais pas trop quoi. Il est sourd comme un pot mais refuse de l’admettre, du coup il dit oui à tout ce qu’on raconte sans en comprendre un seul mot.

Carole pouffa de rire. À côté d’elle, Serge leur jeta un regard intrigué et s’approcha à son tour :

— Qu’est-ce que vous mijotez toutes les deux ?

— Lucie m’en dit un peu plus sur chacun. C’est très instructif ! répondit Carole dans un murmure enjoué.

— Tu tombes à pic, Tonton ! J’allais lui parler de la dernière conquête d’Olivia.

— Méfie-toi : si ta cousine t’entend, tu finiras enterrée au fond du jardin.

Ils rirent de bon cœur, quoique sous cape. Carole aimait beaucoup la relation qu’entretenait Serge avec sa nièce. Elle s’apprêtait à poser une question à cette dernière quand elle entendit François prononcer son prénom, au beau milieu de son discours :

— Carole ! Oui, oui, c’est toi, ne fais pas la timide !

Tous les regards convergèrent vers elle tandis que François s’épanchait :

— Quel plaisir de voir Serge aussi épanoui ! Depuis le temps que nous attendions de le revoir sourire… Autant dire que tu es un vrai rayon de soleil ! Quelque chose me dit que c’est fait pour durer, regardez comme ils vont bien ensemble, nos amoureux !

Carole ne savait plus où se mettre. Elle entendit Serge marmonner :

— Je vais le tuer.

Cette attention soudaine portée à leur relation la tendit. Lucie parut s’en rendre compte, puisqu’elle se leva d’un bond et interrompit son père :

— Bon allez, hop ! On t’aime tous très fort mais tu nous embêtes avec tes discours qui n’en finissent plus. Quelqu’un pour une pétanque ? Carole, je te veux dans mon équipe !

Tandis qu’elle parlait, elle la pointa du doigt avec un sourire éclatant. Carole ne put s’empêcher de noter le passage du vouvoiement au tutoiement. Lucie était de son côté, pour de bon. Une confiance tacite s’installa entre elles et perdura jusqu’à la fin de la journée.

 

Une journée douce, pleine de bonne humeur. Une journée qui confirma à Carole que Serge était un homme très agréable, avec qui elle partageait bien plus que quelques centres d’intérêt.

Oui, tout se passait bien. Beaucoup trop bien.

Tellement, d’ailleurs, que Carole se laissa aller à une réaction tout à fait rationnelle et proportionnée : la panique.