En parfait gentleman, Serge s’était répandu en remerciements et avait eu la délicate attention de faire livrer à Carole un magnifique bouquet composé au milieu duquel trônaient cinq camélias. Sur ce point en particulier, il était parfait. Non seulement ces fleurs étaient tout indiquées pour des remerciements, mais Carole savait aussi ce qu’elles signifiaient au Japon, par exemple… Rien moins qu’un symbole de perfection, qu’on associait à l’admiration !

Elle s’était raisonnée et convaincue qu’elle devait à tout prix éviter de se faire ce qu’elle appelait « des petits vélos dans la tête », mais les montagnes russes émotionnelles avaient manifestement décidé qu’il était bien trop tôt pour qu’elle descende du wagonnet. Leurs échanges n’avaient ni cessé ni ralenti depuis le repas de famille et Carole faisait tout pour demeurer constante. Ils ne s’étaient rien promis, hormis un échange de bons procédés, ils n’attendaient rien l’un de l’autre, mais bon sang, que c’était difficile parfois de ne pas déborder d’enthousiasme ! Plus ils communiquaient, plus elle avait envie d’échanger avec lui, et elle était à peu près certaine qu’il en allait de même de son côté. Ainsi, lorsqu’il lui proposa de l’accompagner à une brocante à une trentaine de kilomètres de là, elle accepta sans réfléchir, à l’exception d’une remarque sur l’Alfa de Serge :

— Compte tenu de l’exiguïté de ton bolide, je te propose que nous nous rejoignions sur place, sait-on jamais que je craque pour une console art déco…

La réplique de Serge ne manqua pas d’humour :

— Flûte ! Moi qui comptais te faire le coup de la panne, tu viens de doucher toutes mes espérances, Carole !

— Allons, le coup de la panne, avec une vieille Alfa… Serge, je suis persuadée que tu peux mieux faire. Beaucoup mieux.

— Tu as raison. Il va falloir que je songe à ressortir ma vieille Triumph qui consomme autant d’huile que d’essence…

— Ça ira, merci bien ! Et puis, tu n’as pas besoin de ça…

Sitôt ces paroles prononcées, Carole les regretta, sans doute parce qu’elles traduisaient un peu trop clairement le fond de sa pensée, sans filtre, à la manière des répliques d’Isabelle. Ce fut paradoxalement grâce à cette association d’idées qu’elle se rassura et mit fin à la conversation comme si de rien n’était.

Entre ses obligations professionnelles – une vague d’embauches à gérer en urgence –, les appels d’Isabelle et d’Élodie, ainsi que les mots échangés avec Serge, la semaine passa à toute vitesse. Ce ne fut que la veille du jour de la brocante qu’il se passa une chose étrange. Serge l’appela et le ton de sa voix trahissait une gêne évidente. Lui, toujours si volubile, cherchait ses mots. Le cœur de Carole s’accéléra : elle sentait venir une mauvaise nouvelle, au minimum une annulation, voire peut-être bien pire. Elle décida d’abréger ce moment :

— Serge, ça ne va pas ? Il est arrivé quelque chose ? Tu veux annuler notre sortie ?

— Non. Non. Je ne sais pas. Comment te le dire…

Sans le faire exprès, Carole détendit l’atmosphère :

— Avec des mots, ce sera un bon début.

Serge rit de bon cœur et s’empressa de la rassurer :

— C’est juste que j’avais totalement oublié – ce qui ne m’arrive jamais – que j’avais promis de passer la journée avec Lucie.

— Ouf, tu me rassures ! Mais, j’y pense : si ma mémoire est bonne, elle aime bien chiner, elle aussi, non ?

— Absolument, mais je ne voudrais pas t’imposer sa présence. Nous avions rendez-vous…

— Serge, ta nièce est un amour, une jeune fille pleine de peps et de répondant ! Ce sera génial qu’elle soit là ! À moins que…

Carole laissa sa phrase en suspens. Une fois encore, elle était à deux doigts de lancer une réponse qui pourrait être mal interprétée. Elle se retint et obliqua adroitement :

— Lucie a peut-être envie d’avoir son tonton préféré pour elle toute seule, ce que je comprendrais parfaitement.

Serge se fit rassurant :

— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, cette gamine t’adore.

— Et bien, l’affaire est donc entendue. Un trio de choc pour une brocante d’enfer !

 

Même si Carole n’avait pas le moindre doute sur l’affection que Lucie lui portait, elle en eut une confirmation supplémentaire lorsque, à peine celle-ci en vue, la jeune femme hurla à tout rompre un « Carooooooole » qui n’aurait pas déparé lors d’une entrée en scène de rockstar, avant de se précipiter dans ses bras. Serge, rompu aux habitudes de sa nièce, ne s’en formalisa pas et, une fois l’accolade terminée, enchaîna avec un flegme sans faille :

— Carole, les gros meubles sont exposés sous le hangar, si tu veux anticiper le chargement de ton « véhicule »…

— Oh, tonton ! Ne joue pas les rabat-joie ! Tu as vu tous ces stands ? On va commencer par ceux qui vendent les vinyles, et si tu es sage, je te laisserai peut-être même repartir avec quelques vieilles VHS !

— Dis donc, jeune fille, si tu continues comme ça, je ressors les cassettes des spectacles de Chantal Goya que tu adorais à 5 ans… Et puis, tiens, tant que j’y pense, je dois bien avoir quelques photos compromettantes de tes jeunes années…

— Ton-ton !

Carole intervint :

— Ne t’en fais pas, Lucie, j’ai moi aussi un stock de clichés bien embarrassants de mes enfants. On ne sait jamais, ça peut toujours servir !

Hilare, Lucie répliqua :

— Ah, je vois, c’est un complot, une conspiration ! Vous vous liguez contre moi, c’est ça ! Je la sens bien, cette journée !

Serge lui adressa un clin d’œil complice avant de proposer :

— En attendant, commençons par les 33 tours, qui sait ? Tu vas peut-être trouver les vieux Pink Floyd que tu m’as « empruntés »…

La récolte fut cependant bien maigre, si bien qu’ils ne s’attardèrent pas longtemps et embrayèrent sur les bibelots souvent kitsch, toujours improbables, au plus grand bonheur de chacun. Serge proposa d’aller acheter des rafraîchissements, ce que Lucie l’enjoignit à faire :

— Super idée, tonton ! Et puis comme ça, on sera entre filles un peu, ça nous fera du bien !

Sitôt Serge hors de portée, la jeune femme se fit conspiratrice :

— Carole, je me mêle sûrement de ce qui ne me regarde pas – c’est ma spécialité – mais franchement, je dois bien admettre que mon père avait raison ! Tonton rayonne depuis qu’il te connaît. Tu en fais ce que tu veux, hein, je ne t’ai rien dit, mais bon, il fallait que tu le saches !

Les joues de Carole s’empourprèrent. Tant de spontanéité et de gentillesse, c’était tout simplement adorable. Elle répondit naturellement :

— Je vais te dire un secret : j’apprécie énormément ton oncle et, même si je n’ai aucune idée de ce que nous cherchons lui et moi, consciemment ou pas, je passe de très bons moments en sa compagnie. Pour être tout à fait franche, jusqu’il y a peu, j’étais convaincue que le célibat me convenait parfaitement, après toutes ces années de mariage, qu’il me permettait d’enfin me consacrer à moi, mais…

— Sergio a débarqué !

— C’est assez bien résumé, Lucie !

Alors qu’elles déambulaient, Carole s’arrêta devant un stand de vieilles cartes postales et se saisit d’une vue de la promenade des Anglais datant d’avant-guerre, qu’elle commenta :

— Tu connais ça ? C’est la jetée-promenade, sur la promenade des Anglais, à Nice, construite au début du XXe siècle et démolie en 1944.

Lucie ne parut qu’à moitié intéressée et jeta plusieurs regards derrière son épaule. L’enthousiasme de Carole ne semblait soudain plus du tout communicatif.

Avant qu’elle ne put s’en formaliser, Serge revint, des bouteilles à la main. Le regard gêné de Lucie fit comprendre à Carole que quelque chose n’allait pas. Le malaise de Lucie devait être partagé, puisque le visage de Serge se ferma en un clin d’œil.

Tendant les bouteilles à Carole et Lucie, il balbutia :

— Il faut… il faut que j’aille faire une course. Je vous rejoins plus tard.

Sur ces paroles énigmatiques, il tourna les talons et disparut dans la foule des visiteurs, laissant les deux femmes seules face à l’étal de cartes postales. Carole, incrédule, interrogea Lucie du regard. La bouche de travers, celle-ci finit par lâcher :

— Gabrielle collectionnait les vieilles cartes postales. À son décès, mon oncle n’a pas eu la force de conserver sa collection…

Carole posa ses deux mains sur son visage, saisie d’effroi. Mais comment aurait-elle pu savoir ? Serge n’avait guère été disert sur celle que la vie lui avait brutalement arraché. Si elle avait pu, si Serge avait encore été là, elle l’aurait serré dans ses bras, lui aurait murmuré à l’oreille qu’elle était désolée – même si elle savait qu’elle n’avait rien à se reprocher. Elle l’aurait étreint avec force et douceur, lui aurait dit qu’elle comprenait, se serait encore excusée. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Quelle idiote elle faisait !

Lucie fit preuve d’une exceptionnelle empathie, puisqu’elle trouva les mots justes :

— Tu ne pouvais pas le savoir. En dehors de la famille, personne n’est au courant.

— Lucie, tu n’as pas idée à quel point je m’en veux…

— Mais enfin, Carole, tu n’y peux strictement rien. C’est un malheureux concours de circonstances, c’est tout. Tu ne pouvais pas le deviner !

Cette remarque imagée eut le mérite de dérider Carole. Lucie poursuivit :

— Puisque nous en sommes au chapitre « secrets de famille », il faut que je te dise autre chose. Gabrielle a fait promettre à mon oncle de refaire sa vie. D’être heureux. De profiter de chaque instant. Elle lui a fait jurer d’aller de l’avant et l’a assuré qu’il trouverait quelqu’un avec qui partager le reste de sa vie.

L’émotion était à présent à son comble et les deux femmes avaient les yeux rougis par l’émotion. Lucie étreignit Carole en ajoutant :

— Gabrielle savait et moi aussi, je sais : cette femme, c’est toi, Carole.